Proust ... à la recherche ... (4)

Publié le par Jacques Sellier

... à la recherche d'une vocation ...

Marcel Proust confia un jour à sa gouvernante qu’il voulait faire avec ses livres autant que son père pour ses malades. Faire avec ses livres ce que le grand épidémiologiste avait accompli pour les cholériques et les pestiférés ? Drôle d’idée ! À quelle médecine songeait-il donc ?

Ses parents n’ont jamais cru à sa vocation d’écrivain, son père voulait qu’il exerce un vrai métier. Son oisiveté, son snobisme, sa prodigalité, son homosexualité insultent les principes d’ordre, de travail, d’économie et de conformisme social du professeur de médecine Adrien Proust. En désespoir de cause, afin de lui permettre de poursuivre une vie aisée et insouciante après leur mort, ses parents lui constituent un portefeuille boursier de plus de trois millions d’euros, sans lequel il n’aurait jamais pu réaliser sa vocation littéraire (il a d’abord été publié à compte d’auteur). 

 

Dès le début de À La Recherche, le narrateur rappelle que depuis l’enfance, il souhaite devenir écrivain : « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature. » Sa vocation est là, dérobée, latente, sous-jacente, mais il ne possède pas assez de talent pour découvrir et apprivoiser la forme littéraire qui ferait émerger le roman qui est en lui : « le seul livre vrai, un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer, puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur ».

Son coup de génie, découvert à la quarantaine, fut de créer de toutes pièces une formule, presque juste et parfaite, qui transpose dans un univers romanesque, sans ordre précis, les faits, les gens, les lieux, les amitiés et les amours de sa propre vie. Dans ce savant mélange de fiction et d’autobiographie, il invente un narrateur - celui qui raconte- qui est rigoureusement émancipé par rapport à celui qui écrit - l'écrivain lui-même. Si l'on veut rattraper le Temps qui fuit, il faut supposer un homme qui ne serait ni contraint ni dominé par le souvenir des événements de sa vie, mais qui saurait les dépasser. Elle est aussi un essai qui lui permet d’exposer des conceptions esthétiques et philosophiques.

Son roman n’est pas composé avec un début, un développement et une fin, ce qui a dérouté le lecteur, habitué au roman historique à la Dumas, au roman ‘psychologique’ à la Flaubert et au roman social à la Zola. Proust assure même qu’il a écrit la fin du septième volume, Le Temps retrouvé, immédiatement après le commencement du premier, Du côté de chez Swann. La fin précède presque le début afin de bien marquer la forme cyclique du grand oeuvre et de fermer la boucle comme le serpent de la fable qui se mord la queue, une boucle qui semble abolir le caractère linéaire du Temps. ‘’Πάντα ρεῖ ‘’, disait Héraclite, ‘’Tout passe’’.

Tout au long de son voyage initiatique, la mémoire involontaire a adressé au narrateur des appels, des déclics, des signes de sa vocation, la madeleine, la serviette amidonnée du Grand hôtel de Balbec, les pavés inégaux, etc. Au terme de ce long cheminement, entrecoupé de multiples voies de traverse, c’est en lui-même qu’il finit par trouver la vérité qu’il avait vainement cherchée dans le monde. « On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même, après un trajet que personne ne peut faire pour nous. » C’est l'œuvre d’art qui le consolera – ou le guérira - de la vie. Le dernier volume, Le Temps retrouvé, se referme sur un verdict : il sera écrivain, au lieu de vivre les événements, il va les raconter avec la distance et le recul qui sont les marques de la sagesse et de la maîtrise de soi enfin conquises. Le narrateur va se mettre à la tâche d’écrire le roman que l’on vient précisément de lire dans les six volumes précédents …  

« Il est naturel qu’avec l’instinct d’un insecte dont les jours sont comptés, je me hâte de mettre à l’abri ce qui est sorti de moi et me représentera. », écrit Proust en 1916 à son éditeur Bernard Grasset. Mais le temps le rattrape. À 51 ans il laisse venir la mort après avoir inscrit le mot ‘Fin’ sur son manuscrit.
J. S.
(fin)

 

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