Proust ... à la recherche ... (3)
Proust s’interroge : « La vie pouvait-elle me consoler de l'art ? Y avait-il dans l'art une réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent pas les actions de la vie ? ».
Quand il se met enfin au travail en 1908, son intention première est d’écrire un essai Contre Sainte-Beuve, le projet capote car il se transforme dès 1909 en un roman qui sera À La Recherche temps perdu. Sainte-Beuve (1804-1869), célèbre critique littéraire du 19ème siècle, pensait qu’une œuvre est d’abord le reflet de la vie de son auteur et que pour mieux l’appréhender, il importe de connaître la vie de l’écrivain et les jugements portés par ceux qui l'ont connu. Vous savez le genre de biographie traditionnelle : ‘Un tel, sa vie, son œuvre’.
Proust affiche son complet désaccord avec Sainte-Beuve : « Écrire un roman, écrit-il, ou en vivre un, n'est pas du tout la même chose, quoi qu'on dise ». L’œuvre d’art ne doit pas être analysée, expliquée ou jugée par la vie de celui qui l’a créée, l’œuvre et l’auteur relèvent de deux domaines hétérogènes, dissociés et séparés.
« Et pourtant notre vie n'est pas séparée de nos œuvres ». Il y a en effet d’un côté un Moi extérieur qui est l'image de surface que nous donnons aux autres de nous-même. Proust postule même que ce Moi existentiel, que ce Moi social « est une création de la pensée des autres ».
Et puis il y a d’un autre côté un Moi privé, intérieur, essentiel : strictement personnel, il caractérise notre vraie individualité ; impénétrable aux autres, il est le plus souvent inconnaissable par soi-même. Mais nous pouvons par moments le découvrir si l’on porte de l’attention à notre vie intérieure, si l’on se livre à un travail sur soi d’introspection. Et c’est ce Moi véritable qui peut se révéler par la magie de l’écriture. Sainte-Beuve n’a pas compris que toute œuvre littéraire véritable vient en réalité de « cette chambre noire intérieure dont l'entrée est condamnée tant qu'on voit du monde », de ce Moi profond qu’on ne retrouve qu’en faisant abstraction des autres et du Moi social que connaît les autres.
« Un livre, conclut Proust, est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c'est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. ».
Aussi, pour saisir ce Moi et le faire émerger, se retire-t-il du monde, cloîtré dans sa chambre noire, calfeutrée de tapis et de liège, volets clos, sans feu, fuyant les visiteurs, dormant le jour à coups de barbituriques et d’opium, immature et narcissique, geignard et souffreteux, l’être ‘le plus impossible de Paris’. Proust a une idée romantique du génie qu’il doit payer de sa vie, de son bonheur ou de sa santé : « Nous ne saurons jamais, ce que les grandes œuvres ont coûté à ceux qui les inventèrent d’insomnie, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaire, d’asthme, d’épilepsie, d’une angoisse de mourir ».
Il découvre ainsi que l'art détient le privilège de nous révéler à nous-mêmes mais de nous révéler aux autres car l’œuvre d’art est aussi une ouverture précieuse à l'altérité. « Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L'ouvrage de l'écrivain n'est qu'une espèce d'instrument d'optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eût peut-être pas vu en soi-même.» Et ce qu’il révèle de nous, à nous-même et aux autres, n’est pas un élément superficiel, mais notre personnalité authentique, notre irréductible individualité.
C’est pour ce Moi profond que Proust a fini par vivre et auquel il a consacré la fin de sa vie : « Notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps semblait mort, mais ne l'était pas entièrement, s'éveille, s'anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l'ordre du temps a recréé en nous (pour la sentir) l'homme affranchi de l'ordre du temps. ».
À ses yeux, c'est la réalité authentique de notre vie qui s'exprime dans la démarche artistique, « cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir » (Le temps retrouvé).
J. S.
(à suivre)