Proust ... à la recherche ... (2)
" Théoriquement, écrit Proust, on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du temps dans la vie".
La notion de Temps est centrale dans l'oeuvre de Proust, mais celle du temps intérieur, du temps psychologique, en opposition avec le temps physique de la pendule : "Les jours sont peut-être égaux pour une horloge, mais pas pour un homme", et encore : "Une heure n'est pas qu'une heure, c'est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats".
Proust se livre à une réflexion originale sur l'existence même du Temps, sur sa relativité et sur notre impuissance à le saisir au présent. Le présent est éphémère ou virtuel, il nous échappe ; l’avenir nous tourmente, il est le messager de notre déclin et le prélude à notre mort. Le passé seul le retient car sans qu’on le sache, il continue à vivre en nous et par l'écriture, nous pouvons le faire ressurgir, intact, dans une sorte de simultanéité avec le présent, dans "quelque chose, dit-il, qui commun à la fois au passé et au présent est beaucoup plus essentiel qu'eux deux"
Vivant chez ses parents jusqu’à l’âge de 34 ans, sans emploi stable, de santé délicate, Marcel Proust, couvé par sa mère, a passé sa jeunesse d’adulte dans l’univers chic des salons de l'élite autour du parc Monceau et du noble Faubourg, grâce à l’oisiveté que lui permet la fortune de ses parents. Il est un Tanguy attardé, un people du Paris mondain, une fashion victim et un plumitif plutôt raté. "Nous ne savons jamais, écrit-il, si nous ne sommes pas en train de manquer notre vie". Survient en 1905 le drame de la mort de sa mère adorée et magnifiée. Il est hospitalisé pour dépression, sa névrose et son asthme s’aggravent. Quitte à gâcher sa vie, autant en faire une oeuvre d'art : "Les années heureuses sont les années perdues, on attend une souffrance pour travailler". À 38 ans, il entame la rédaction de La Recherche, une tâche à laquelle il sacrifie les treize dernières années de sa vie (1909-1922). Sa philosophie est que le temps qu'il a apparemment perdu à scruter les moeurs mondaines, il va le retrouver en faisant de ces observations d’entomologiste la matière d'une œuvre artistique. Proust fabrique à partir de ces matériaux accumulés, non pas une machine à remonter le temps, mais une machine à saisir la durée, à attraper le temps subjectif de l’âme, le temps intériorisé.
Comment ? Grâce au travail de la mémoire affective, la mémoire dite ‘limbique’, liée à tout ce qui nous a affectés, secoués ou ébranlés : émotions, impressions, passions, amours, sentiments, sensations surtout. Il la nomme ‘mémoire involontaire’, elle "introduit, je cite, le passé dans le présent sans le modifier, tel qu’il était au moment où il était le présent et supprime cette grande dimension du temps". Elle permet de revivre le passé tout en le narrant, de revivre l’action et d’en faire le récit. Il s’agit d’un travail sur soi, d’une sorte d’introspection vagabonde, un peu comme ce qui se passe sur le divan de l’analyste. Mais attention ! Proust ignorait les théories de Freud.
"Nous trouvons de tout dans notre mémoire; elle est une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met au hasard la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison dangereux" et ailleurs : "Tout d’un coup un souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul." À partir de là, ressurgit le temps du vert paradis de ses vacances enfantines à Combray : "Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause (…) tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé."
Chacun de nous a expérimenté un jour ce réveil d’un Moi hermétique et secret qui réapparaît soudain dans le Moi présent. Tous, nous avons éprouvé cette résurgence inopinée d’une émotion ou d’une impression, d’une apparente insignifiance et que l’on croyait disparue, cachée dans les replis du cerveau, ce "riche bassin minier, où il y (a) une étendue immense et fort diverse de gisements précieux".
Proust, lui, en fait une œuvre d’art, car celle-ci est à ses yeux un biais pour échapper à la fuite du Temps et à son entreprise de déchéance et d’anéantissement, c’est le moyen de se soustraire à sa loi fatale et d’atteindre la substance même du temps, en tentant de saisir, par la grâce de l’écriture, l’essence d’une réalité enfouie dans l’inconscient et "recréée par notre pensée".
J. S.
(à suivre)